Interview de Jay Gottlieb

Interview de JAY GOTTLIEB 

Pianiste et compositeur « aventurier » comme il aime à se définir lui-même, né à New York mais vivant à Paris, Jay GOTTLIEB a côtoyé les plus grands musiciens de notre époque. Avec beaucoup de simplicité et de générosité, il a accepté de répondre à quelques questions pour Gloriamusica.fr

 

Jean-Charles Goldstuck : Jay, comment pourrais-tu choisir de te définir…musicalement ?

Jay Gottlieb : Aventurier, voila le mot qui me convient ! Cela m’enchante d’être un aventurier, ne pas tomber dans le mot qui terrifie beaucoup de mes collègues : routine. Ca, je ne connais pas. C’est une joie et un privilège d’avoir pu faire et continuer à poursuivre une vie d’artiste, pas routinière, avec le credo que je viens d’annoncer. Je n’ai pas eu de plan de carrière préfabriqué. On m’a souvent demandé « alors comment avez-vous conçu votre vie ? »… et ma joie c’est de ne pas justement avoir fait de plan. J’ai su très tôt, dès le départ, que j’étais pianiste, et que j’étais compositeur. Voilà deux pôles qui règlent ma vie et expliquent tout.

JCG. Quel a été le parcours qui t’a amené à cette brillante carrière ?

Nadia Boulanger : je suis imbibé d’elle dans mon ADN !

JG. Je composais toujours et jouais du piano : mes oreilles captaient tout ce que j’entendais, et j’improvisais, avec facilité. Plus jeune, j’ai traversé l’Atlantique après avoir quitté New York ma ville natale, pour venir dans ce beau pays qu’est la France pour travailler avec le génie absolu, le Mozart de notre temps, Nadia Boulanger, le plus grand musicien que j’ai rencontré. C’est un grand privilège de l’avoir connue: omnisciente, clairvoyante, aimante, rigoureuse : tous ces adjectifs en même temps, j’insiste, car les gens la résument trop rapidement. Aimante faisait bien partie de ça, car les gens la qualifient de « dure », mais il fallait mériter, avoir la chance de mériter cela. J’ai pleuré à chaque fin de cession avec elle au château de Fontainebleau, où elle travaillait.

Puis je suis rentré aux Etats-Unis pour poursuivre mes études universitaires. Je lui écrivais souvent (c’était avant l’internet) échanges passionnels, magnifiques, de très haute tenue. Dire que j’ai appris tellement de choses avec elle est une litote, je peux presque dire que je suis imbibé d’elle dans mon ADN : chaque note que je fournis est par elle. Travail multiple polyvalent hors clavier contrepoint toutes directions composition direction analyse c’était pour moi la plus fantastique analyste de musique de tous les temps.

Evidemment, dans le lot, l’accord direct de Stravinsky (un grand ami et confident, dans les deux sens) et c’était fantastique de recevoir d’une manière « sanguine » le tempérament de Stravinsky dont elle connaissait chaque note, par cœur, j’insiste sur : tout Chopin, tout Beethoven, toutes les symphonies toutes les sonates…tout !! avec joie l

Cela sortait tout naturellement au clavier pour illustrer quoi que ce soit, et avec les mots qu’il fallait.

Je pleurais en étant séparé d’elle car personne n’était à son niveau.

Après quand j’eus fini ma scolarité ces va et viens entre les Etats Unis et la France j’ai terminé l’université de Harvard, elle me dit « Jay, il faut absolument y aller », et je suis très content de l’avoir fait, c’était formidable pour mon éducation générale et musicale. Mais je pleurais en étant séparé d’elle car personne n’était à son niveau. Elle cherchait à aller toujours plus haut, c’était le maximum ou l’on pouvait aller en tant que musicien, et même en tant qu’être humain.

JCG. Revenons un peu à toi, cher Jay

JG. Oui…Mais elle fait partie de moi. Après l’université, je passe ma maîtrise à Harvard, tout en travaillant à la Juilliard School, de New York, ma décision de m’installer en France est prise. Je continue de travailler avec Nadia (c’était peu de temps avant sa mort), et la vie continue dans un autre pôle : Olivier Messiaen. Je l’avais déjà rencontré au Tanglewood Festival, (festival estival de Boston Symphony orchestra, avec qui j’étais très lié, et avec qui j’ai joué en soliste), mais aussi Seiji Ozawa, Aaron Copland, Leonard Bernstein, etc.

Je me souviens d’un été il y avait Messiaen avec sa femme invités, ils n’arrivaient pas à comprendre qu’il y avait quelqu’un d’aussi génial que Nadia. C’était une époque magnifique, au début de ma carrière, je dois dire. Tout ce trio fantastique.

 

Je me suis déployé entre les génies qu’étaient Olivier Messiaen, Yvonne Loriod et Nadia Boulanger.

J’ai tiré les bénéfices des enseignements de ces artistes, c’était une merveille. Ensuite j’ai obtenu une bourse d’étude et j’ai été logé pendant trois années d’étude chez la cousine de Loriod et Messiaen, cela m’a donné un ancrage dans le sol français. Et la possibilité de commencer ma carrière, d’avoir mon propre appartement, et j’ai été lancé dans la vie parisienne. A mes débuts je dois dire qu’il y avait tout Paris. Je me souviens qu’un jour après un concert, Maurice Ohana s’est précipité vers moi « tu es exactement le genre de pianiste que je cherche ». J’ai plus pleuré plus à son décès qu’à celui de mon propre père.

Je suis l’heureux dédicataire des Etudes pour piano de Maurice Ohana et j’ai créé d’autres œuvres de lui, notamment « Trois contes de l’honorable fleur » que j’ai créée au Festival d’Avignon, et que j’ai encore interprétée l’année dernière, à Hambourg et à Marseille, ainsi que sa tout dernière œuvre, « Avoaha ».

J’ai créé beaucoup d’œuvres de compositeurs, parmi lesquels Bussotti, et surtout Franco Donatoni, immense compositeur dont je suis très fier d’être le dédicataire d’une pièce pour piano et 7 cuivres, « Jay », que j’ai créée. Lucas Ligeti, (le fils de György) a écrit pour moi une pièce pour piano. J’ai aussi créé l’adaptation du « Socrate » d’Erik Satie de John Cage, pour deux pianos, et les colossales études pour piano de Magnus Lindberg, un des plus grands compositeurs finlandais vivants, dont je suis très fier également. La liste est trop longue…l’aventure continue d’être tellement variée. J’évoque avec tristesse le souvenir de mes amis, tous morts en 1992 : Messiaen, Cage, Ohana…

JCG. Quels sont les formations avec lesquelles tu joues également ?

J’ai joué avec des ensembles passionnants comme 2E2M, Musique Vivante… J’ai créé Bruno Mantovani, l’actuel directeur du Conservatoire de Paris (une des valeurs les plus sures et respectées du monde musical) qui a écrit plusieurs pièces pour moi dont une oeuvre pour piano solo « Jazz Connotation » que j’ai également enregistrée et puis « D’un rêve parti » et d’autres pièces, ainsi que Barbara Kolb, dont j’ai créé « Voyants » au Théâtre des Champs Elysées, pour piano et orchestre…

Je n’ai même pas cité de compositeurs américains : Ralph Shapey, considéré comme le Beethoven américain, est un énorme compositeur. Brian Shober, Max Lifchitz..fabuleux…la liste est très longue. J’ai fait beaucoup de créations pour piano solo, 2, 3,4, 6 instruments..

J’insiste encore : que les gens qui me collent cette étiquette de musique américaine se détrompent, je suis vraiment autre chose.

JCG. Il est indiqué sur ton site que tu avais été nommé représentant de la musique américaine dans le monde

JG. Oui, mais cela n’a rien a voir avec ce que je fais. J’ai été élu « représentant de la musique américaine dans le monde » par le gouvernement américain, je suis comme un ambassadeur culturel, c’est très bien, cela est en rapport avec ma nationalité mais cela n’a rien à voir avec ma vie qui est toute autre : même si je suis très lié avec mon pays, j’apprécie la musique suisse, allemande, etc.

J’ai joué également avec des pianistes américains : citons David Lively, président du jury à l’Ecole Normale de musique de paris (avec qui nous ferons un concert de musique américaine en Août prochain au festival de Comminges). Je vais jouer a Washington D.C., à Varsovie…

En novembre je serai membre du jury du concours international de piano de Hamamatsu

…Aux cotés de Martha Argerich, Sergei Babayan, et d’autres merveilleux pianistes du monde entier. Nous venons d’avoir la liste des pianistes sélectionnés. J’aime bien être membre du jury de concours, de temps en temps, et de tous répertoires confondus. Je voudrais essayer de détruire cette étiquette de spécialiste de musique contemporaine et surtout de musique contemporaine américaine. Au Japon, ce sera Bach, Chopin, Schumann, absolument tout: Je suis pianiste.

JCG. Quels sont tes projets pour la fin de l’année ?

JG. Pendant le concours international de Hamamatsu, en novembre-décembre, je donnerai des master classes, pour les pianistes qui n’auront pas atteint les finales. Martha Argerich fera de même. Ensuite, je donnerai des concerts à Tokyo, Kyoto et Osaka, aussi bien en qualité de soliste, ou musique de chambre que soliste avec orchestre, jouant entre autres le 3e concerto de Beethoven avec l’orchestre d’Osaka. Pendant un mois et demi, ce sera de la musique contemporaine et du passé.

Voilà pour le Japon : Je donnerai des master classes à l’université de Tokyo, Osaka et Kyoto : les Japonais aiment les musiciens occidentaux.

Avec Martha Argerich, nous partageons « deux planètes différentes »

JCG. Peux-tu nous dire un dernier mot, en guise de conclusion ?

JG. Je me réjouis de partager dix jours avec Martha Argerich… même si nous partageons deux « planètes différentes ». Je crois qu’elle est fascinée par « ma planète », je connais très bien la sienne, mais je crois qu’elle ne connaît pas très bien l’ampleur de la mienne.

Je connais toute la musique qu’elle joue. Elle ne connait pas toute la musique que moi je joue ! Mais je dis cela sans prétention: je reconnais factuellement qu’elle ne connait pas bien Ohana ou Ligeti comme je les connais intimement..mais je connais très bien aussi Schumann, Bach…tout ce qu’elle joue.

Nous serons là tous deux comme pianistes pour juger des pianistes venant jouer tout le spectre du piano. D’ailleurs une création est prévue à ce concours, il y a une pièce commandée à un compositeur contemporain japonais, imposée pour l’épreuve finale du festival. Tout le répertoire y passe, c’est superbe.

 

 

Propos recueillis par Jean-Charles Goldstuck

site de Jay Gottlieb

 

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jean-serge Lubeck

Rédacteur, concepteur, community manager et...mélomane

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